"Toute tentative pour sonder l'avenir tout en affrontant les problèmes du présent devrait se fonder, je le crois, sur l'étude du passé." Robert DARNTON, Apologie du livre, demain, aujourd'hui, hier, Gallimard éd., 2011.

dimanche 26 février 2012

Semaine 08/52 : Je est une bibliothèque

Durant l’année 2012 j’ai décidé de publier ici même chaque semaine un billet exprimant mon ressenti personnel sur la semaine précédente, dans la perspective, bien évidemment, des problématiques de la prospective du livre et de l’édition.
Ce post est donc le 08/52.
 
Cette semaine j’ai une nouvelle fois eu l’occasion de m’exprimer devant un auditoire de bibliothécaires et j’ai pu, une nouvelle fois, juger leur intérêt pour la prospective du livre et constater que ce sont certainement, de tous les acteurs de l’interprofession du livre, ceux qui, étant le moins soumis aux contraintes du marché du livre, sont le plus ouverts à ses mutations. (Nous pouvons d’ailleurs le constater dans les blogs et sur les réseaux sociaux…)
Avec les lecteurs, les bibliothécaires sont je pense ceux chez lesquels l’avenir du livre pourra tracer sa voie, alors qu’il ira en se (con)fondant dans l’abrutissement collectif des médias de masse avec les mastodontes du numérique, de la téléphonie, et autres de la grande distribution.
  
Le volume, ce ferment…
  
(Clin d’œil au fameux : "Le livre, ce ferment", dernier chapitre de L’apparition du livre, de Lucien Febvre et Henri-Jean Martin ;-)
Comme l’exprime Alberto Manguel dans son remarquable essai, que nous devrions tous relire : La Bibliothèque, la nuit (Actes Sud éd., 2006), et précisément dans la troisième partie de son ouvrage : "UN ESPACE" : « Pourtant, les deux bibliothèques – celle de papier et l'électronique – peuvent et devraient coexister. » (p. 79).
Oui, il est bien question d’espace (et même de grands espaces) dans le livre et la lecture.
 
Si le volume du livre n’existe que par l’empilement des feuilles de papier (l’acte d’empiler, des pierres ou des papiers, est archétypal chez l’espèce humaine il me semble), le lu en lui, est multidimensionnel, parfois aux limites de l’universel, et il perd en perspectives cet objet de la lecture, pris au piège dans les deux dimensions, plates, largeur et longueur, des pages, tout comme des écrans.
 
De la Tour de Babel à la Bibliothêkê, des coffres de bois dans lesquels on rangeait les volumes, aux tours de la BnF, et aujourd’hui aux fantasmes d’un "livre dématérialisé", quel lien ?
 
(Ces quatre tours de la BnF, c’est un mensonge de prétendre le contraire, ne ressemblent absolument pas à des livres ouverts.)
(Le livre dématérialisé, dans le nuage (cloud) ah ? Mais il n’y a pas de livres dans les nuages, juste des gouttelettes d’eau ou des cristaux de glaces, il n’y a pas de lettres, il n’y a pas de mots, et les centres de traitements des données (data centers) sont d’imposantes structures matérielles, consommatrices d’énergie, des (cybers) bibliothèques mutantes.)
 
Excepté les livres de pierre (l’architecture et la sculpture) les écritures se seraient toujours développées en deux dimensions (si je laisse de côté les écritures cunéiformes en creux dans l’argile) alors que nous lisons, j’entends par là que nous concevons imaginairement ce que nous interprétons des signes lus, en relief, en volume (on dirait aujourd’hui en 3D, mais encore y-a-t-il certainement d’autres dimensions que purement physiques…).
 
Ce 22 février j’ai noté avec intérêt la résonnance d’un post de Frédéric Kaplan (Bookworld : un monde où chaque ville est un livre : « Dans Bookworld, chaque livre est une ville. Le quartier downtown regroupe symbolise la structure de l’ouvrage. Chaque chapitre est une tour plus ou moins haute, la structure du livre définit ainsi une “skyline” unique et caractéristique de son organisation. Tout autour de ce quartier central, des faubourgs présentent les découvertes faites par des lecteurs… ») avec les réflexions que je développe depuis quelques années en prospective du livre.
  
Je suis un bipède, un (dé)lire sur pattes
  
Vous aussi. Nous tous. Mais quel lien alors, entre un empilement de pierres et une "dématérialisation du livre" ?
 
Que faut-il délier ou dé-lire dans l’histoire du livre et de la lecture ?
 
Le fil est je pense le suivant : acquisition de la bipédie => acquisition du langage articulé => invention des écritures => lecture => "et maintenant que vais-je faire ?" (2012).
 
La réflexion collective que nous avons amorcée en petit nombre le vendredi 24 février 2012 de cette semaine, autour de Vincent Mignerot sur l’incubateur 3D MétaLectures, sur le sujet des rapports entre les synesthésies et la lecture s’inscrit dans cette tentative d’écrire le chapitre suivant de notre histoire.
 
J’ai également appris incidemment cette semaine (mais le hasard existe-t-il ?) qu’un programme de lecture des pensées permettrait de traduire l’activité du cerveau en mots.
« Les scientifiques ont enregistré des fragments de pensées de personnes, en décodant l’activité cérébrale provoquée par les mots qu’ils entendent. Le remarquable exploit a donné aux chercheurs une vision nouvelle sur la façon dont le cerveau traite la langue et soulève la perspective alléchante d’appareils qui pourrait donner une voix aux personnes rendues muettes. Encore à ses débuts, le projet ouvre la voie à des implants cérébraux qui pourraient surveiller les pensées d’une personne et prononcer des mots et des phrases alors qu’ils sont imaginés. Ces dispositifs pourraient transformer la vie de milliers de personnes qui perdent la capacité de parler à la suite d’un accident vasculaire cérébral ou d’autres conditions médicales. » (Source). L’information doit être prise avec réserves, mais elle témoigne nonobstant d’un intérêt persistant, voire grandissant, des neurosciences pour les processus de la lecture.
  
Par exemple, si les neurones miroirs s’activent à la lecture de certaines scènes de romans, alors où finit la fiction ?
 
La lecture (synesthète ou pas) permettrait-elle (permet-elle) d’accéder à une sensibilité augmentée ? (L’expression « sensibilité augmentée » est d’Anne Astier, ce vendredi soir).
   
Aujourd'hui, alors qu'en 2012 nous avons entamé la dernière décennie de la séquence des e-incunables (si nous acceptons l'hypothèse 1971-2022) personne ne peut affirmer, face à l'évolution accélérée des technologies d'affichage, face à la volatilité des données numériques et à leurs fortes potentialités d'avatarisation, dans des objets (internet des objets) ou des projections d'internautes (sur le métavers notamment), face à la montée en puissance de la 3D et du transmédia, personne ne peut raisonnablement affirmer que la lecture va rester l'activité que nous appelons aujourd'hui "lecture".
Lire est plus vaste que lire du texte noir sur blanc, sur papier imprimé, ou sur papier électronique, ou sur écran.
    
Je sais pertinemment que ce qui se conçoit bien s’énonce clairement (Cf. Boileau), mais, en l’occurrence, les mots pour le dire me viennent trop aisément, et sans doute est-ce pour cela que je ne parviens pas à la clarté nécessaire pour chasser les ténèbres des préjugés et de la dictature douce de la société du spectacle.
Je défriche.
Mais vous ? Savez-vous ce que vous faites en ce moment précis, en cet instant même où je vous apostrophe ?
Avez-vous une claire conscience de ce qui est en jeu ?
Vous rendez-vous compte de ce que vous déchiffrez ?
  
Les grands cimetières sous les livres…
  
Ce n’est pas sans raison que j’ai intitulé l’opus de cette semaine : « Je est une bibliothèque ».
Ce n’est pas sans raison que j’avais mis en exergue de mon livre : De la Bibliothèque à la Bibliosphère, cette citation de Charles Dantzig : « La bibliothèque est le seul concurrent des cimetières. » (Pourquoi lire ? Grasset éd., 2010).
L’expression : « Je est une bibliothèque » résume l’odyssée que je dessine dans mon livre : de la bibliothèque qui contient les livres, au livre qui contient les bibliothèques, et, un jour…, la lectrice, le lecteur qui contient le livre qui contient les bibliothèques.
Nous y sommes presque.
Technologiquement c’est déjà possible.
Il s’agirait simplement de pouvoir tous jouir de notre liberté d’accès aux biens culturels universels que sont les livres.
 
Mais il y a un quart d’heure à peine, j’ai voulu voir ce que je pourrais, librement et légalement, télécharger d’André Gide.
Résultat : "Téléchargement interdit dans l'Union européenne et la Suisse (filtre géographique basé sur l'adresse IP)".
Qui veut mes derniers petits sous pour que je puisse relire Gide ?
Que la honte soit sur eux.
Je est une bibliothèque en marche et continuera d’avancer.
 
Bibliographie
La Bibliothèque, la nuit, Alberto Manguel.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire