"Toute tentative pour sonder l'avenir tout en affrontant les problèmes du présent devrait se fonder, je le crois, sur l'étude du passé." Robert DARNTON, Apologie du livre, demain, aujourd'hui, hier, Gallimard éd., 2011.

vendredi 6 avril 2012

La bibliothèque en 2042

J'ai eu le plaisir hier de donner une conférence dans le cadre de la journée Bibdoc 2012 à Tours sur le thème : Les impacts des livres numériques sur les bibliothèques. Devant un auditoire de 250 professionnels attentifs j'ai ensuite eu l'opportunité d'exposer mes vues sur... la bibliothèque en 2042. Pour ce faire, point de technologies, j'avais les semaines précédentes travaillé un texte qui tente de réfléchir cette perspective dans toutes ses dimensions. J'ai lu ce texte. Je n'aurais jamais pensé que je ressentirais autant d'émotion à le lire ! Ce texte, le voici : 
  
" L’on m’a demandé de m’exprimer sur le thème de : La bibliothèque en 2042.
Nous sommes aujourd’hui en 2012.
Objectivement 2042 sera donc dans une trentaine d’années seulement.
Commençons, si vous le voulez bien, par réfléchir à ce que cela pourrait signifier.

Trente ans c’est, en moyenne, une génération et demie. Une génération couvre la durée de la naissance d’un parent à celle d’un enfant. Une génération humaine correspond ainsi au cycle de renouvellement d’une population adulte apte à se reproduire, soit environ 20 ans.

Cette perspective générationnelle nous interpelle d’abord sur l’évolution professionnelle des bibliothécaires durant ces trente prochaines années, la formation continue dont ils devraient bénéficier, mais aussi sur la formation des futurs bibliothécaires.

Un jeune qui deviendra bibliothécaire en 2042 à l’âge de 22 ans a aujourd’hui… moins 8 ans. C’est-à-dire qu’il naîtra dans huit ans. C’est-à-dire qu’il aura ses premiers contacts avec l’écrit et fera ses apprentissages en lecture et en écriture sur des supports tactiles connectés multimédias. C’est-à-dire que spontanément il ne se tournera pas vers l’imprimé. C’est-à-dire qu’une fois adulte, et donc à 22 ans quand il deviendra bibliothécaire, il lui semblera peut-être aussi aberrant, voire difficile, de lire sur un livre imprimé relié, que cela nous serait difficile à nous autres aujourd’hui de lire un rouleau de papyrus.

Par ailleurs, la perspective s’élargit si nous admettons que nous vivons actuellement une période que nous pourrions qualifier des e-incunables, en référence à la période des incunables, celle des premiers textes imprimés et que la communauté des historiens du livre s’entend aujourd’hui pour dater de 1450 à 1501 : soit une durée de 51 ans.

Je fais débuter, et je n’ai à ce jour reçu aucune contradiction sur ce point, je fais débuter la période des e-incunables à partir de l’été 1971.
Durant cet été 1971 j’avais en tête le collège de banlieue parisienne auquel j’allais accéder à la prochaine rentrée scolaire. Mais pendant ce temps, le 04 juillet 1971 précisément, un étudiant du nom de Michael Hart à l’université de l’Illinois numérisait lui un premier texte : l’e-Text #1, la Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique, et concevait le Projet Gutenberg, projet international de mise à disposition des livres du domaine public, projet titanesque qu’il allait mettre en œuvre inlassablement jusqu’à sa mort, le 06 septembre 2011. Avec le projet Gutenberg, Michael Hart fut le premier à créer une bibliothèque numérique.
Toujours durant cet été 1971, le 15 août, le président Richard Nixon annonçait au monde la suspension de la convertibilité en or du dollar américain. Les autres pays allaient suivre. Pour Clarisse Herrenschmidt, membre de l’Institut d’anthropologie sociale du Collège de France, il se passa alors la chose suivante, et je pense comme elle : « Le langage non artificiel écrit des nombres et des calculs cessa d’avoir un référent matériel, prit son envol comme arbitraire, forme symbolique pure et advenue… ».
C’est ainsi qu’à son insu, durant cet été 1971, l’humanité est bel et bien entrée dans une période de transition de l’imprimé au digital.

Ce phénomène de mutation de l’écrit s’exprime aujourd’hui par les effets cumulés, d’une part, de la métamorphose des livres et autres supports de textes, en tant que contenants, et, d’autre part, de la volatilité des livres et des textes en général, en tant que contenus.
1971 + 51 ans = 2022.

En 2042 donc, nous serions alors sortis de la période des e-incunables depuis déjà 20 ans. Soit une génération.
En 1521, soit donc 20 ans après la période des incunables, l’imprimerie était déjà un formidable média de diffusion d’idées nouvelles et combattues par les pouvoirs en place. En 1521 on aurait déjà fait 500 000 impressions des 81 livrets dans lesquels le réformateur religieux Luther exposait les fondements du protestantisme.

Enfin, il nous faut aussi je pense prendre en considération la théorie de la singularité technologique. Cette théorie postule qu’à partir d'un certain point de son évolution technologique, la civilisation humaine connaîtra une croissance technologique d’un ordre supérieur, appelé "singularité", et tel que nous ne pouvons, nous autres, hommes et femmes d’avant la Singularité, l’imaginer.

Si nous représentons graphiquement les évolutions technologiques de l’humanité l’accélération est indéniable. C’est sur cette observation et ses projections dans le temps que se fondent les théoriciens du transhumanisme pour annoncer une ère nouvelle.
Pour certains futurologues le point de bascule dans la "singularité" adviendrait durant la troisième décennie du 21e siècle, soit entre les années 2030 et 2039.
Il se pourrait donc qu’en 2042 nous ayons déjà basculé dans cet autre monde.

Quid alors de la bibliothèque dans ce nouveau monde des post-e-incunables, voire de la singularité ?
 
Le plus souvent, et cela est hautement symptomatique, la science-fiction et les scénarios de jeux vidéo présentent régulièrement des bibliothèques, mais avec des personnalités caricaturales de bibliothécaires venues jusqu’à nous par les mauvais souvenirs de plusieurs générations d’écoliers des siècles précédents. Ces bibliothécaires sont de pâles fonctionnaires ou des vieilles filles, et dans les deux cas ils ne sont guère aimables.

Si les bibliothécaires veulent survivre au 21e siècle, ils doivent viser l’objectif d’apparaître un jour dans les jeux vidéos et les films de science-fiction, comme des magiciens ou des aventuriers du savoir, les gardiens de la Tradition, des détenteurs de secrets…
Devenir des créatures intelligentes et parfois hybrides, des cyber-créatures augmentées et armées intellectuellement pour maîtriser les guérillas d’une vie ultra-technicisée au sein de laquelle la survie nécessitera de disposer de la bonne information juste au bon moment.
Vous avez disons… 18 ans, le temps d’atteindre l’an 2030 et la bascule dans l’ère de la Singularité, 18 ans, le temps que nous donnons chez nous à l'individu pour passer du stade de nourrisson à celui d’adulte, vous avez 18 ans pour devenir ces guerriers, ces guerrières du savoir. Après ce sera trop tard.

Comme l’école et l’université, les bibliothèques vont de plus en plus voir débouler une génération bardée de dispositifs de communication que, pour la plupart d’entre nous, nous avons déjà du mal à maîtriser.

Lorsqu’en 2008, suite à la sortie de la deuxième édition de mon livre Gutenberg 2.0, le futur du livre j’annonçai dans des conférences à certains de vos collègues en France, en Belgique, en Suisse Romande, l’apparition prochaine de bibliothèques sans livres, comprenons sans livres imprimés, ils me regardèrent comme si j’étais un fou.
En août 2010 la bibliothèque universitaire d'ingénierie de Stanford, en septembre 2010 la bibliothèque de l’UTSA - Université du Texas San Antonio, en janvier 2012 la bibliothèque du Wellington College de Berkshire, en Angleterre, ont ouvert leurs portes. Ce sont des bibliothèques sans livres imprimés.
Et durant l’été 2011 la nouvelle bibliothèque de Birmingham a d’abord ouvert ses portes sur l’univers digital de Second Life [cf. illustrations], plusieurs années avant d’ouvrir dans la réalité. Il s’agit pour les personnels de pouvoir tester sur le web 3D leur futur environnement, mais nous savons bien par ailleurs qu’il existe maintenant de plus en plus de bibliothèques en ligne qui n’ont pas d’existence matérielle sur le territoire.

Alors que vais-je vous annoncer aujourd’hui pour 2042, qui se réalisera ?
Dans trente ans nous serons en 2042, mais il y a trente ans nous étions en 1982.
 
1982, vous vous souvenez ? Nous n’avions chez nous ni ordinateur, ni smartphone dans nos poches, ni tablette tactile multimédia, ni GPS dans la voiture, etc. Nous ne pensions pas que nos ancêtres de l’Antiquité avaient dû un jour abandonner les rouleaux pour passer aux livres reliés et nous ne nous posions même pas la question d’un après le livre imprimé. Aucune des deux grandes entreprises planétaires qui aujourd’hui impactent le livre et sa diffusion n’existaient en 1982 : Amazon a été créée en 1994, Google en 1998. Apple, créée en 1976, existait donc depuis juste 6 ans, mais qui parmi nous aurait imaginé alors avoir aujourd’hui un iPhone dans sa poche et pour certains un iPad dans leur sacoche. Voyez comme en seulement trente ans les choses changent !

Ainsi, dans trente ans, en 2042, aurons-nous poursuivi sur l’actuel paradigme dominant de l’information et d’une économie de l’attention, ou bien serons-nous passés à une autre étape de l’évolution de l’humanité ?
Ce qui est certain, aujourd’hui, face à la technologisation croissante des processus de communication, de fabrication et d’accès à l’information et aux savoirs, c’est que la bibliothèque, comme espace, doit inscrire son destin dans une perspective évolutionniste.

En 2042 vous ne pourrez plus considérer les usagers comme des usagers, mais comme des "cherchants", voire comme des chercheurs à part entière.
Le bibliothécaire devra être ce sachant un peu magicien qu’il était peut-être dans l’Antiquité.

Alors que seront les bibliothèques en 2042 ?
Je ferais deux hypothèses.
Une hypothèse basse : les bibliothèques seront enfin véritablement des médiathèques, au sens le plus plein, le plus téméraire du terme.
Une hypothèse plus ambitieuse : les bibliothèques seront des espaces privilégiés pour l’auto-formation et l’information de tous à l’exercice d’une gouvernance citoyenne totale et éclairée, des zones franches pour l’accès libre aux savoirs de l’humanité.
 
En 2042 j’aurai 82 ans.
J’espère pouvoir relire alors ce texte dont je viens de vous donner lecture.
Ce sera, je n’en doute pas, une belle leçon de vie.
Je fréquenterai toujours les bibliothèques et peut-être même, voyez-vous, serais-je alors bibliothécaire.
Alors, si vous le voulez bien : revoyons-nous en 2042."

Illustrations : Nouvelle bibliothèque de Birmingham (Angleterre) dans Second Life.

9 commentaires:

  1. Pas mal. À part l'hypothèse de singularité et de transhumanisme ?
    Bibliothèque ou Bibliothécaire de 2042 ?
    Aura-t-on besoin d'aller quelque part pour trouver de quoi alimenter notre cerveau en informations et histoires ?
    Si oui, alors j'aurai tendance à penser que cela sera dans certains bars-cafés du futur que l'on trouvera des "libraires-bibliothécaires" en chair et en os, capables de comprendre une question-besoin, d'utiliser des outils de recherche ad hoc et de présenter un cocktail de gratuits et payants adaptés au demandeur... qui ne reviendra que si cela lui a fait gagner du temps et du plaisir-puissance pour alimenter son cerveau... :-)

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  2. Très bel article Lorenzo. C'est vrai que la question de l'objet rejoint la question du lieu... Pourquoi se déplacer dans un lieu (la bibliothèque, la librairie) pour accéder à la lecture (pour ne pas dire au livre) ?
    Bibliothèque, librairie, quelle valeur ajoutée pour faire perdurer ces lieux..? Des questions sur lesquelles nous avons écrit, sur lesquelles nous discutons et discuterons ... encore !

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  3. Bel article, Lorenzo, pour son approche distanciée et pour sa conclusion (que je partage pleinement).

    Quant aux bibliothèques sans livres - au moins en 2012 - si je ne m'étonne pas de voir une école d'ingénieurs adopter le tout numérique (au profit de quoi ? Les seuls abonnements aux ressources électroniques ? à quels services ? à quel accompagnement ?), et si l'université du Texas San Antonio est connue depuis longtemps pour ses expérimentations ambitieuses et avancées en matière de ressources numériques, je suis étonné par la référence au Wellington College, qui signale sur son site l'existence d'une bibliothèque avec 10 000 livres etc. http://www.wellingtoncollege.org.uk/library-and-it
    (et la photo de la page est éloquente : ah ! ces bons vieux rayonnages qui accompagnent nos espaces de lecture !!!)

    Cordialement

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  4. Avez vous lu le livre "Comment le numérique transforme les lieux de savoirs ?" que j'ai publié en Janvier 2012 .
    Bruno Devauchelle

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  5. Non désolé, j'en ai entendu parler mais je n'ai pas encore eu l'occasion de le lire (je suis submergé par tout ce qu'il faudrait que je lise en off et on line !).
    Vous pourriez peut-être en quelques lignes exprimer ici en quoi nos propos sont convergents (ou divergents?).

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  6. J'étais à la journée BIBDOC à Tours, j'ai apprécié votre intervention et j'ai bien vu l'émotion qui s'est dégagée à la fin de la lecture de votre texte. Entre Thomas Chaimbault et vous, la différence des générations était nette dans votre point de vue sur les bibliothèques en 2042 mais forte intéressante.
    Bien à vous

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  7. @ Claudie : merci beaucoup pour ce petit mot :-) Je serais curieux de saisir ce à quoi vous pensez lorsque vous écrivez : "Entre Thomas Chaimbault et vous, la différence des générations était nette dans votre point de vue sur les bibliothèques en 2042" ? Je n'ai sans doute pas le recul nécessaire pour en avoir bien conscience et cela pourrait peut-être m'aider à avancer dans ma réflexion sur le sujet (et plus globalement s'agissant du devenir du livre et de la lecture)...
    Bien à vous

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  8. Partir sur l'hypothèse de la Singularité me paraît des plus hasardeux. En effet, ni les théoriciens de la Singularité ni vous-même ne prenez en compte les évolutions économiques et leurs conséquences sociales et politiques. Dans votre hypothèse, vous faites comme si tout allait continuer comme avant le début de la fin, je veux parler des années 1980, période durant laquelle la croissance démographique et économique au sein des pays émergents sont partis en flèche tandis que ces deux paramètres commençaient à décroître dans les pays dits développés.
    Oblitérer ces dimensions de la vie humaine rend, à mon sens, l'hypothèse plus que théorique ;)

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  9. Mon neveu de 8 ans m'a signalé une chose : dans Scoubidou, le dessin animé bien connu (qui date un peu sans doute, mais les enfants d'aujourd'hui adorent), la plus intelligente de la bande est Véra, une bibliothécaire : l'image de la bibliothécaire n'est plus une caricature depuis longtemps, sauf peut-être en France ?
    Une vision intéressante que la vôtre : quand on voit le développement de la numérisation des livres anciens et celui des e-books, on se dit qu'elle est assez convaincante. L'absence totale de livres en bibliothèque nous est annoncé déjà depuis longtemps, alors 2042 me parait bien court... Un colloque sur le devenir des papiers modernes il y a quelques années avait abouti à la conclusion que le numérique, au lieu d'éliminer le papier, avait développé sa consommation. Je pense que le "cartable numérique" de nos écoliers sera le facteur déclenchant. A suivre !

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