"Toute tentative pour sonder l'avenir tout en affrontant les problèmes du présent devrait se fonder, je le crois, sur l'étude du passé." Robert DARNTON, Apologie du livre, demain, aujourd'hui, hier, Gallimard éd., 2011.

mercredi 17 avril 2013

LES 14 DROITS DES LECTEURS

Le 14 avril 2013 j’ai eu le plaisir d’intervenir, à l’invitation de Nathalie Bretzner, Vincent Demulière et de la Ville de Chenôve-en-Bourgogne, pour la conférence de clôture des premières Journées Le Futur du Livre.
Une vraiment bonne initiative à laquelle je suis heureux d’avoir participé et qui j’espère se pérennisera en rendez-vous annuels, ce dont ont véritablement besoin les différents acteurs du livre, pour échanger, tester, découvrir ensemble et renforcer la solidarité entre passionnés du livre et de la lecture. Un salon non-commercial aussi et ouvert au grand public, aux lecteurs pour leur information.
C’est notamment pour ces raisons que j’avais choisi ce thème des droits des lecteurs pour la conférence de clôture.
Droits des lecteurs, certes déjà défendus par quelques grandes figures auquel j’ai rendu hommage dans ma présentation (Michael Hart, Aaron Swartz, Richard Stallman), et par quelques blogueurs, au rang desquels parmi les francophones, Lionel Maurel ou Thierry Crouzet, entre autres.
C’est cependant, à ma connaissance, la première fois que le sujet était ainsi traité en public dans une tentative de lister l’ensemble de ces droits et dans une perspective de légitime revendication.
L’accueil fut bon et quelques contacts après ma conférence prometteurs.
L’avenir dira.
En ce qui me concerne je ne compte pas baisser les bras.
 
Les 14 droits des lecteurs au 21e siècle
  
En 2013, les droits des lecteurs n’ont plus rien à voir avec ceux qui avaient été définis en 1992 par Daniel Pennac dans son essai Comme un roman (Gallimard éd.). Nous vivons des temps plus durs.
  
Voici les 14 droits fondamentaux que je propose de documenter et de défendre :
(Actualisation le 04 février 2014. Qu’en pensez-vous ?)
  
1 - Le droit de ne pas être fiché ou profilé sur ses lectures.
(vs les pratiques de certains cybermarchands, les systèmes dits propriétaires…)
 
2 - Le droit d’accéder librement au domaine public.
 
3 - Le droit à des dispositifs et des interfaces de lecture pérennes.
(vs obsolescence programmée.)
 
4 - Le droit d'avoir le choix de lire, soit en version imprimée, soit en version numérique, quels que soient le titre et l'auteur.
 
5 - Le droit d’être informé dans sa langue sur les mutations du livre et de son marché.
(vs infobésité, blogs perroquets, intox marketing, contenus anglo-saxons, “l'information" partisane des lobbies et des corporations professionnelles...)
 
6 - Le droit d’être propriétaire des livres achetés ou offerts et de pouvoir les partager librement.
(c-a-d droit à une bibliothèque personnelle privée inviolable, droits de prêts, de dons, de legs... Et bien sûr : pas de DRM contraignants.)
 
7 - Le droit à l’autonomie, par rapport notamment aux applications logicielles d’annotation et de lecture sociale…
 
8 - Le droit à un juste prix.
(c-a-d un prix abordable au plus grand nombre avec une juste répartition entre auteurs, éditeurs et libraires indépendants, un juste différentiel de prix entre version numérique et version imprimée, et avec la possibilité de refuser la publicité dans les livres numérisés ou numériques et/ou au niveau des dispositifs et des logiciels de lecture.)
 
9 - Le droit d’égalité de traitement avec les lecteurs des autres pays.
(c-a-d notamment en termes d’offre (de traductions…) et pour une harmonisation entre les pays sur "le mieux faisant" en matière de domaine public et d’accès aux œuvres…)
 
10 - Le droit à une médiation humaine.     
(notamment en librairies et en bibliothèques, vs prescriptions algorithmiques et fausses critiques achetées…)
 
11 - Le droit à la bibliodiversité.
(vs formatage, best-sellarisation, world litterature, censure…)
 
12 - Le droit à une offre de qualité.
(c-a-d des textes corrigés et convenablement mis en page, ayant été l’objet d’une validation éditoriale ou d’un véritable soin dans le cas de textes autoédités ; le respect de l’intégrité de l’oeuvre et l’interopérabilité des fichiers numériques…) 

13 - Des bibliothèques physiques accessibles (ouvertes le soir et le week-end et des bibliothèques numériques avec une médiation humaine...)
 
14 - Les mêmes droits d'accès aux textes pour tous
(Le respect des treize droits précédents quel que soit son handicap éventuel, notamment visuel ou moteur, et sa situation sociale...)
   
Guy Debord – Günther Anders – Victor Hugo
  
Le spectacle, écrivait Guy Debord en 1971 dans La société du spectacle (éd. Champ Libre), « Le spectacle est le moment où la marchandise est parvenue à l'occupation totale de la vie sociale. Non seulement le rapport à la marchandise est visible, mais on ne voit plus que lui : le monde que l'on voit est son monde. La production économique moderne étend sa dictature extensivement et intensivement. Dans les lieux les moins industrialisés, son règne est déjà présent avec quelques marchandises-vedettes et en tant que domination impérialiste par les zones qui sont en tête dans le développement de la productivité. Dans ces zones avancées, l'espace social est envahi par une superposition continue de couches géologiques de marchandises. ».
Cette déclaration exprime bien ce que je ressens régulièrement déjà depuis plusieurs années dans les grandes surfaces, même dites culturelles, quand je me retrouve face à un mur de livres, comme quand je me retrouve face à un mur de boites de sardines ou de tubes de dentifrice.
Outre Guy Debord, ma réflexion se nourrit également de la pensée de Günther Anders dans son essai de 1956, L'Obsolescence de l'homme.
Sa lecture peut je crois nous aider à penser les nouveaux dispositifs de lecture, dans le sens où Anders y désigne en fait les machines en général.
« Ces instruments, écrit-il, ne sont pas des moyens mais des décisions prises à l’avance : ces décisions, précisément, qui sont prises avant même qu’on nous offre la possibilité de décider. Ou, plus exactement, ils sont la décision prise à l’avance. ».
 
Non seulement l’offre précède la demande, mais une liseuse ou une tablette ne sont pas uniquement des moyens de lire. Ces dispositifs de lecture ne sont pas des livres qui se suffiraient à eux-mêmes. Ils ne sont en vérité que les parties d’un système organisant et donc contrôlant nos lectures.
La plus grande vigilance m’apparaît donc nécessaire et les réactions à chaud à ma conférence de Chenôve m’ont renforcé dans cette intuition que j’avais.
Nous devons je pense nous interroger sur la technophilie ambiante qui gagne l’écosystème de la lecture et n’est peut-être, en partie tout au moins, qu'un effet du formatage imposé par les stratégies marketing de majors américaines qui prônent tout en l’organisant un contexte d’hyperconnectivité dans une économie de l’attention et du temps de cerveau disponible, en démultipliant l’offre et la création sans cesse renouvelée de besoins factices et addictifs.
 
Si nous n’informons pas les lecteurs, si nous ne formons pas au numérique les professionnels du livre et de la médiation littéraire, si nous ne renforçons pas le rôle et le statut des indépendants (tant des auteurs que des éditeurs et des libraires) nous risquons de tous devenir les otages d'une aliénation collective imposée par quelques marques.
 
Victor Hugo dans son Discours d’ouverture du Congrès littéraire international de 1878 déclarait ceci : « Le principe est double, ne l’oublions pas. Le livre, comme livre, appartient à l’auteur, mais comme pensée, il appartient — le mot n’est pas trop vaste — au genre humain. Toutes les intelligences y ont droit. ». J’ai dit.
 
Photo prise par Michèle Drechsler, 14 avril 2013, Chenôve-en-Bourgogne, alors que je me prépare à donner ma conférence devant un public attentif et curieux.

12 commentaires:

  1. J'ajouterais si vous le permettez un droit qui m'est fondamental:
    "Le droit de ne pas lire sur papier mais en format numérique" quelque soit le titre et l'auteur.

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    1. Pour info : dans la prochaine version le point 4 deviendra :
      "Le droit d'avoir le choix de lire, soit en version numérique, soit en version imprimée, quels que soient le titre et l'auteur."

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  2. Bien vu, merci, c'est le juste pendant au :
    4 - Le droit de ne pas lire en numérique mais en version imprimée.
    Ce sera ajouté dans la version plus définitive.
    C'est là un work in progress !

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  3. Merci Lorenzo. Excellent d'avoir pu ainsi parler de ce sujet en public.
    D'ailleurs, à ce sujet, je me permet d'indiquer qu'actuellement, l'industrie du divertissement US fait le forcing auprès du W3C afin que le mécanisme DRM soit intégré nativement dans l'HTML 5, avec les conséquences qu'on imagine. Pour en savoir un peu plus, et aussi agir sur ce problème : http://www.longshupublishing.com/articles/action-hollywood-remet-ca

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    1. Merci Alexandre pour ce complément d'information :-)

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  4. Une version en work in progress est accessible à partir de ma page Facebook :-)

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  5. Excellemment résumé ce qui devrait tomber sous le sens mais ne parvient pas à émerger dans le tonitruant concert de la technophile généralisée. Eh oui, comme aurait dit Magritte: ceci n'est pas un livre! Je me permet d'inviter à vous lire sur mon blog si vous n'y voyez pas d'inconvénient.

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  6. Philippe Godard1 mai 2013 18:07

    Bonjour, et pour commenter le point 4 : non, il n'y a pas à réclamer le droit de lire en numérique dans le sens où, en droit politique depuis 1789, les droits que l'on énonce sont ceux qui ne sont pas évidemment octroyés par la société ou l'Etat. Donc, en réalité, Chrisdesiles, vous aurez non seulement le droit de lire en numérique puisque c'est ce que les entreprises comme Google, Apple ou Amazon ont décidé pour l'ensemble de la société, mais vous en aurez quasiment le besoin dans la mesure où, justement, il sera de plus en plus difficile de procéder autrement. A mon sens, Lorenzo, il ne faut pas modifier le point 4. C'est comme si vous mettiez "tout le monde a le droit de regarder la télévision", alors que c'est un fait assuré chaque soir pour des milliards de gens sur la planète. Le droit a toujours servi à "défendre l'opprimé", et en l'occurrence, ici, ce qui est opprimé est ce qui est porteur d'une politique d'émancipation. Que ce soit sur papier ou en numérique, puisque, dans les deux cas, c'est ce que l'on cherche le plus à cacher. Enfin, voilà très brièvement exposé un argument...

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  7. @ P.Favaro et Philippe Godard : merci pour vos avis et le partage :-)

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  8. J'ajouterais le droit à l'interopérabilité, la fin des DRM et quelques autres encore..

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    1. La question de l'interopérabilité est traitée implicitement dans le droit 11 entre autres, celle des DRM explicitement dans le droit 6. Il s'agit je pense de structurer la réflexion et les données sur le sujet en formalisant un nombre minimum de droits fondamentraux incluant les principaux aspects, mais surtout pas de produire une longue liste qui serait sans effet ;o)

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  9. Super titre, car on parle toujours des droits d'auteur, mais peu de l'accès à la culture.

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